Le voisinage. (C’est presque pareil partout!)

La banque, ma femme et moi possèdons une jolie maison de style victorien. Elle est située dans une petite ville côtière, à 100 kilomètres au sud de San Franciso. Notre maison, comme toutes celles du quartier, date d’environ 1900. Elle est en bois, comme presque toutes les autres, dans ce pays de tremblements de terre.

Le terrain comporte un arrière-jardin clos, avec des arbres fruitiers (qui produisent bien, merci) et un avant-jardin donnant sur la rue. De ce côté-là, nous jouissons d’une vue imprenable sur le parking de la mairie, un bâtiment long et bas, en fer-a-cheval, dans le goût faux-mexicain des années 20, plutôt agréable, à vrai-dire. En saison, un vrai train folklo (pas un tramway) passe devant chez nous, au beau milieu de la rue. Les voyageurs, en wagons ouverts, saluent de la main. On leur rend leurs saluts quand on a le temps.

Les voisins de gauche sont des gens à la cinquantaine accusée, bienveillants et serviables mais pas éclatants de beauté. Lui, est musicien de blues, amateur certes mais tout à fait actif. Elle, est en retraite, je ne sais pas de quoi ou d’où. C’est sans importance; l’ étiquette sociale de “retraitée” lui va comme un gant. Elle, est gentille mais elle a l’allure de la retraitée règlementaire: pas toujours coiffée dès le matin, les espadrilles un peu éculées. Ces voisins de gauche se sâoulent plusieurs soirs par semaine, en famille, gentiment, sans troubler la tranquilité du voisinage. Quand ils ont bien bu, ils se déshabillent complètement et font trempette dans leur jaccuzi plusieurs heures d’affilée. Ils ont placé la cuve chauffée, à dessein, sous un gros arbre feuillu censé les abriter des regards, ou censé abriter les voisins du spectacle, ce n’est pas clair. Malheureusement, en Californie, la température reste douce bien après la chute des dernières feuilles. Malheureusement, mon second étage surplombe leur arrière-jardin, lieu de leurs ébats aquatiques.

La voisine de gauche, elle, est franchement vilaine, et en plus, mauvaise coucheuse. Pour complèter le tableau, elle aurait besoin d’une pièce détachée ou deux. Un jour, elle s’est plainte à ma femme de ce que je me levais la nuit pour saccager sa pelouse de derrière. Une semaine plus tard, son équipe de jardiniers d’entretien prenait au piège coup-sur-coup cinq raton-laveurs. Il s’agit de ces animaux bigarrés de gris et de noir, gros comme un gros chat, dont le faciès fait penser à Zorro. Se sont des bestioles effrontées à qui il arrive de terroriser les chiens pour leur faire abandonner leurs gamelles. Le raton-laveur moyen mange tout et n’importe quoi, mes figues, pour commencer, et les vers de terre, en cas de besoin. Les vers, eux, affectionnent les pelouses bien arrosées.

Un jour, que je lui faisais des remarques désobligeantes sur ses poubelles, logées près de notre clôture mitoyenne, la voisine m’a amèrement admonesté: “N’essayez pas de m’intimider juste parce que je suis une femme seule!” Comme elle a la soixantaine bien sonnée et comme elle est exceptionellement vilaine pour son âge, j’ai immédiatement fait marche arrière. En fait, mon coeur s’est rempli d’une sorte de pitié inhabituelle: “Il faut lui en passer – me suis-je dit – c’est une vieille vierge misérable et solitaire.” Renseignements pris, à cette époque, elle avait déjà eu trois maris tués sous elle! Fait important, aucun de se ex-maris ne se trouvait dans les parages.

Une année, huit ou dix jours avant Noël, elle expulsait un gentil jeune couple qui louait son second étage depuis longtemps. Relents de Dickens! (“The Grinch”) et de Victor Hugo (“Les Misérables”) ! Puis elle partit en vacances toute seule. Un mois plus tard, elle rentrait accompagnée d’un vieil homme un peu tordu. C’était le quatrième élu, bien sûr, un vieux professeur qu’elle avait capturé, Dieu sait comment, quelque part sur la côte Est, en safari à quelques quatre mille kilomètres de chez elle.

Je ne suis pas beaucoup plus pipelette qu’un autre mais il aurait été impossible de ne pas s’intéresser, même si seulement à distance, aux allées et venues du nouveau conjoint. Or, il disparu soudainement au bout de seulement quinze jours. A peu près au même moment, une équipe de Mexicains armés de pelles et de pioches arrivait de bon matin dans l’arrière-jardin de la vilaine voisine.

Je n’ai pas le temps d’expliquer comment mais je sais très bien différencier entre les Calexicains, installés de longue date, et les nouveaux immigrants, presque tous sans papiers. (Ces derniers, entres autres caractéristiques, parlent bien l’ Espagnol, un Espagnol haut en couleurs et extrêmement obcène!) Ce sont des gens qui travaillent dur et que leur statut légal précaire rend discrets: Bien sûr, quand on veut faire des travaux chez soi sans permis, on engage toujours des sans-papiers mexicains.

Je ne voyais pas très bien de derrière mon rosier mais le récit auditif de la suite des évènements était on ne peut plus clair: Les Mexicain creusaient longuement et durement une partie de la pelouse dont la vilaine voisine s’était montrée si jalouse peu de temps auparavant. Bientôt, un camion livrait des dalles de pierre massives que les Mexicain posaient sur le sol precédemment pioché. Puis, très vite, ils sont repartis et ne sont pas revenus.

J’imaginais mal la voisine brandissant la hachette à couper le petit bois, à cause de sa moquette beige. Elle est plutôt du genre arsenic dans la camomille. Ou bien, comme l’influence asiatique est forte ici, du genre rasures de bambou vert. Voila comment cela fonctionne, pour le cas ou: Tous les jours, on va dans le jardin avec une lame de rasoir; on y prélève une minuscule quantité de la surface du bambou vif. On mélange ces rasures dans la salade ou dans la soupe. Surtout, ne pas les faire cuire, ce qui les amollirait! A chaque repas ainsi fortifié, le bambou induit une hemorragie interne imperceptible. A la longue, l’objet des affections de la jardinière meurt dans d’affreuses soufrances, d’une cause indiagnosticable.

Bon, d’accord, d’accord, mes soupcons se sont revélés erronés! Le dernier mari est ré-apparu au bout de trois mois, en fin de trimestre universitaire, à vrai dire. Pourtant, il faut bien avouer qu ‘il y avait des raisons de se poser des questions, d’autant plus que son assurance-vie de professeur senior et ses avantages sociaux divers n’étaient sûrement pas négligeables. Et puis, de fait, elle en était quand-même à son quatrième mari!

A tous hasards, par acquis de conscience, j’ai continué à surveiller le vieux mari de loin. Je dois admettre qu’il ne semble pas décliner. Au contraire, il paraît avoir le pas plus guilleret qu’au début. Apres tout, dans le noir, la vilaine voisine n’est pas plus vilaine qu’ une autre. Et puis, sous ses apparences rébarbatives, il se peut que se cache une fieffée cochonne! En fait, elle possède peut-être d’époustouflantes recettes érotiques; l’internet n’est pas pour les chiens, après tout! Et puis, je n’ai jamais dit que la voisine était bête, en sus de sa laideur effrayante! Et puis, après tout, pour perdre trois maris, il avait bien fallu qu’elle en trouve autant. Va savoir!

Mon vis-à-vis, de l’autre côté de la rue, est une grande maison également de style victorien. Elle comporte trois petits appartements loués auparavant à des étudiants. Il ya a trois ans, elle a été mise en vente après des travaux de rénovation importants. En treize mois, elle n’a pas trouvé d’acquéreur. Le propriétaire (que je ne connaissais pas) l’a retirée du marché pour six mois, “pour la rafraîchir”, comme on dit ici. Puis il l’a remise en vente pendant six mois, toujours sans succès.

Nous habitons une jolie ville universitaire, près de la mer et assez proche de la grosse masse de bons emplois de Silicone Valley. Le marché immobilier local est toujours vivace. Quand une maison bien située, en bon état, comme celle-la, ne se vend pas, c’est presque toujours pour la même raison: Le vendeur s’est montré trop gourmand.

Un beau jour, la pancarte “A vendre” a disparu. Puis, à notre grand étonnement, les travaux d’amélioration ont recommencé, pendant plusieurs mois, comme s’il s’agissait d’un des palais de Saddam Hussein.

Intriguée, ma femme a fini par traverser la rue (en évitant le train) pour s’encquérir de la source de ces évènements. Elle a vite repéré au milieu des ouvriers une femme d’une cinquantaine d’années, d’allure distinguée. Ses cheveux gris coupés courts au rasoir signalaient une lesbienne politique, une militante de l’inversion. (Je n’ai rien contre les lesbiennes par goût. Après tout, elles sont comme moi; elles aiment ce que j’aime!) Celle-ci s’est presentée comme la directrice du programme social qui allait bientôt prendre possession de la maison. Elle décrivit le projet en ces termes:

Un gîte pour une dizaine, ou une douzaine (ou une vingtaine?) d’ex- droguées réformées, célibataires et enceintes, et “peut-être” un certain nombre de leurs enfants en bas-âge. Un projet conjoint entre la ville et le canton (“county” ).

Il en faut, évidemment. Il n’est pas question de laisser les abandonnées accoucher dans la rue, et peut-être même pas à l’hôpital public du canton.

Néanmois, je me pose des questions:

Pourquoi une maison trop chère pour le marché privatif est-elle jugée d’un prix acceptable par ces entités publiques et donc, pour le contribuable, c’est à dire pour moi?

La maison en question a-t’elle été retirée de la liste des propriétés imposables? Dans ce cas, pourquoi ne pas choisir une propriété moins chère et donc payant moins de redevances à la ville afin de restreindre le manque-à-gagner fiscal? Je pose la question parce-que la municipalité, gauchiste et verte, a réussi à chasser tour-à-tour hors la ville les quelques industries locales, tout en continuant à faire la vie dure au seul employeur de taille, l’université.

Pourquoi tous ses travaux interminables? La maison était-elle donc vêtuste avant, quand elle abritait des étudiants, et si c’était le cas, que faisait la ville à cet égard? Je me dis que c’est bien la faute des anciens locataires étudiants laborieux non-assistés. Après tout ils n’avaient qu’à se faire prendre les pilules d’amphétamine à la main ou jetter la pilule contraceptive dans l’évier. Bande de privilégiés, va!

Pourquoi installer un gîte presque au centre-ville, loin de tous les commerces alimentaires pratiquant des prix modérés mais proches, par contre, des lieux les plus évidents de distribution de drogues de toutes sortes?

Les commerces alimentaires de proximité sont tous des “boutiques” – c’est à dire, des petits magasins basés sur un truc marketing ou autre et tirant le maximum de rente de leur localisation centrale plutot que des grande surfaces où règne la concurrence des prix. On trouve toutes les drogues voulues au dépôt de bus, a six minutes de marche décontractée; j’ai arpenté le trajet.

Pourquoi pas au bon air, à la campagne toute proche mais pourtant éloignée des tentations les plus pressantes? Je demande parce-que tout le monde sait que les petits revendeurs de drogue sont tous des drogués eux-même et trop paresseux pour faire des livraisons dans la verdure. Et puis, en zone rurale, les réformées auraient pu apprendre à traire les vaches. Et s’il n’y en avait pas, j’aurais volontiers organisé une collecte pour en acheter une ou deux. Il est vrai qu’il y a des pumas pas loin de la ville, mais pas tellement que cela.

Madame la Directrice a déclaré à ma femme qu’elle entendait que le gîte devienne un “bon voisin”. Pourtant elle refuse de répondre publiquement a ces questions sensées. “Nous n’y sommes pas légalement obligés” annonce-t’elle sans la plus menue trace d’humour, ou même de cynisme. Bonne voisine en perspective!

Ma femme s’inquiète à haute voix des visiteurs éventuels des gîteuses. Elle envisage des voyoux, plutôt ques des scouts, évidemment. “Ne vous inquiétez-pas – la rassure la Directrice – je surveillerai les pensionnaires de près.”

“Qu’allez-vous faire le jour ou vous découvrirez de la drogue sur la personne d’une pauvre fille enceinte de huit mois et demi?” s’enquiert ma femme impitoyablement.

“Je l’expulserai immédiatement!”

Ça va pas la tête?” comme on disait dans mon école communale, il y a de cela longtemps.

Juste à côté du futur gîte, se trouve un petit immeuble d’appartements locatifs. Y résident plusieurs hommes célibataires dans la force de l’âge et qui font de la musculation. Ils paraissent plutôt vains de leurs corps mais ils faut bien dire qu’ils ont de bonnes raisons de l’être. Par beau temps, ils passent leurs dimanches après-midi à boire de la bière, s’exhibant dehors, le torse nu. Je me demande ce qui va arriver quand le filon sera découvert par une bande de jeunes femmes esseulées, au manque de maîtrise de soi plusieurs fois démontré et qui ne craignent pas de tomber enceintes (pour cause!)

Le proche avenir dans mon voisinage s’annonce joyeux. J’espère continuer de trouver le temps d’aller à la plage pour regarder l’Océan Pacifique scintiller au soleil mais rien n’est moins sûr!

© Jacques Delacroix 2008,2010 (Jacques Jean Delacroix, mon num de plume quand j’ecris en Francais)

About jacquesdelacroix

I am a sociologist, a short-story writer, and a blogger (Facts Matter and Notes On Liberty) in Santa Cruz, California.
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5 Responses to Le voisinage. (C’est presque pareil partout!)

  1. robert holifield says:

    And I thought the Grinch was a creation by Dr. Seuss.

    • jacquesdelacroix says:

      Two miracles of blogging: First, I credit Dickens with the Grinch; two, I get corrected!

      Do you read French? I ask because I like writing in French but I think I have very few readers in that language, some of whom use Google Translate).

  2. robert holifield says:

    I can’t read French. I did try to go through it though and see what I could get out of it.

    As for the Grinch I thought you were correct and I was only referring to the Grinch of the Dr. Seuss story that I’m familiar with.

    I’ll be listening to your show when it starts in 6 minutes.

    Thanks.

    • jacquesdelacroix says:

      Thanks. It was just a story; no info. I think on-line translators can’t deal with this kind of text. They are only good to translate single words and idioms.

  3. Pingback: Le voisinage. (C’est presque pareil partout!) « Notes On Liberty

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