La fierté d’être français

Cette histoire se passe il y à déjà longtemps, en un autre siècle.

Je me trouve sur une île au large de la côte caraibe du Mexique. Je m’y suis rendu pour me récompenser d’avoir passé mes examens de doctorat haut la main (ou bien, les doigts dans le nez, c’est du pareil au même). Je suis plutôt pauvre à l’époque alors, j’habite un camping dans le sable. Il consistee en un bloc sanitaire (plus ou moins sanitaire), une sorte de cuisine (idem), et une grande paillotte sans murs on on pend son hamac à mailles pêle-mêle. En plus, je n’ai rien à manger sauf des oranges, du pain frais, de la bière amère mexicaine et de la langouste, presque rien que de la langouste, en fait.

 
Pour me remettre de mes labeurs universitaires je passe toute la journée dans la mer turquoise à y pêcher mes repas. La langouste abonde et le poisson aussi. J’ai avec moi mon crochet à crabes façon pêche à pied à la bretonne plus une courte arbalète à sandow. Je n’ai apporté à peu près que cela de la région de San Francisco où j’habite depuis tres ongtemps, en plus de deux blue-jeans, de t-shirts, mon masque, mon tuba et mes palmes.

 
Par précaution, j’avais aussi bourré les poches de mon petite sac-à-dos d’épices diverses. Cela m’a valu des difficultés à l’aéroport de Mexico où j’ai passé la douane. Les douaniers mexicains ne voulaient à aucun prix être dupes. Ils étaient tous sûrs et certains que mes soi-disantes épices cachaient quelquechose de pas trop catholique. Pourtant, ils n’arrivaient pas à s’entendre sur une théorie à même d’expliquer pourquoi un gringo s’essaierait à introduire des drogues au Mexique au lieu d’en faire sortir. (C’est comme d’apporter de la bière à Munich.) Perplexes, ils avaient fini par me laisser continuer mes vacances.

 
La bande normale de hippies américains et canadiens un peu paumés occupe le gros du camping. Beaucoup arrivent d’une grande randonnée de plusieurs mois, ou même des plusieurs années, en Amérique du sud. Il y en a qui sont malades à cause de microbes mystérieux attrapés au Paraguay ou en Amazonie ou dans une bourgade perdue dont ils ne connaissaient même pas le nom. Ils ont tous fumé ou avalé toutes sortes de substances psychedéliques qui n’ont même pas de nom dans leur propre langue. Plusieurs semblent même avoir oubli leur propre nom. Ils vivent tous dans une sorte de brouillard mental anonyme. Beaucoup semblent affaiblis, avec des côtes saillantes pour avoir été vegétariens trop longtemps sous des latitudes où c’est synonyme de malnutrition.

 
Il y a aussi un autre Français au camping, un type étrange, un Parisien du Marais, à Paris. C’est un maigrichon à la poitrine cave. Il n’en impose guère sur cette île de plages où le bikini, ou encore moins que le bikini, constituent l’habillement ordinaire. (Pas pour les locaux. Eux ne mettent pas le nez dehors jusqu’à la fin de l’après-midi. Ils s’habillent pour l’occasion, surtout les femmes. Ils ne se baignent jamais dans l’eau tiède de la mer Caraibe, sauf les quelques-uns qui pêchent commercialement la langouse, en plongée, comme moi. Enfin, une autre histoire.) Personne ne sait trop ce que fait le drôle de Parisien sur cette île tropicale. Il n’est même pas bronzé car il s’expose peu au soleil bien qu’on soit en Février, bien qu’il a dû avoir quitté il n’y a pas très longtemps la grande ville où il devait grelotter. Comme il ne parle ni l’Espagnol ni l’Anglais, ses conversations avec les autre campeurs ont sûrement été limitées jusqu’ à mon arrivée. Il passe le gros de son temps à lire à l’ombre. Il paraît très pauvre, encore plus que les autres; il mange peu, surtout du pain et des fruits, jusqu’à ce que je lui donne une partie du poisson que j’ai harponné.

 
Un jour, je suis obligé de sortir de l’eau un peu tôt car le sac à patates qui me sert de filet de prises, trop bien rempli, me tire vers le fond. En plus il y a simplement trop de barracudas, a mi-fond, autour de moi. Il y en a cinquante, ou cent, à portée de dents. Je tue souvent ce grand poisson à la chair très fine mais cette bande-là s’est rassemblée expréssement pour me suivre. Ils visent sûrement mes prises qui doivent saigner dans l’eau mais on peut pas vraiment être certain. Et puis, je suis presque nu et cela crée une certaine angoisse atavique; mettez-vous à ma place! Je croise le Parisien sur la plage et je l’invite à boire une bière tiède.

 
Tu sais, il me dit, j’ai eu une idée. Tu prends tout ce que tu veux. Tu attrapes beaucoup trop de poissons pour toi tout seul. Pourquoi on ne ferait pas une soupe de poissons, toi et moi, une belle bourride, pour tout le monde au camping? L’idée me plaît immédiatement. Nourrir les pauvres grâce à mes prouesses de chasseur sous-marin convient bien à mon personage, enfin, au personage que je me fais de moi-même à cette époque. Et puis, je commence à me lasser de chasser sans objectif. Et puis, j’aime beaucoup la bourride mais il n’y a aucune chance que je me donne la peine, que je consacre les heures nécessaires, à en préparer une pour moi tout seul. Même pas pour moi et le Parisien. La bourride est un sport pour spectateurs.

 
Le lendemain matin, en buvant le café (instantané), le Parisien me demande d’inviter tout le monde a dîner. C’est peut-être seulement pour que ne puissions pas reculer car les “invités” n’ont pas tellement d’autres options, en fait. Il est peu probable qu’aucun d’entre eux soit convié à dîner en ville ce soir-là justement ni un autre d’ailleurs. Puis le Parisien me fait une liste des types de poissons désirables pour la bourride. Il a raison sur le fond mais c’est un peu incongru. On dirait une femme au foyer qui donne à son mari le matin une liste de commissions à faire en rentrant du travail. Après tout, nous discutons les pieds nus dans le sable brûlant et sous un soleil à faire cuire les oeufs à la coque. Je tiens mon arbalète d’une main et mon sac à patates de l’autre. On nous regarde.

 
Une fois dans l’eau, tout se passe le mieux du monde. Je tire presque tout ce qu’il avait demandé ainsi que d’autres poissons comestibles dont il ne connaissait même pas l’existence; en plus je sors de leurs trous, au crochet, une dizaine de langoustes moyennes. Je me suis même payé le luxe d’attraper une conche. J’ai dû descendre assez bas pour ramasser ce gros coquillage sur un fond herbeux. (Comme je plonge en apnée, ce n’était pas évident.) Quand je sors de l’eau avec mes prises, la douce senteur sucrée des oignons mijotant lentement dans l’huile ouvre mes narines. C’est pour moi un parfum nostalgique car cela me rappelle la loge de la concierge dans le dix-neuvième arrondissement de Paris où j’ai grandi. (Plusieurs fois, j’y avais attendu ma mère en retard.) Le Parisien, lui, n’a pas perdu son temps pendant que je pourchassais notre dîner sous l’eau. Il s’est servi des quelques pesos que je lui ai laissé pour acheter un tas d’oignons, cinq gousses d’ail, les quelques plantes aromatiques séchées qu’il a put trouver sur le maigre marché de l’île. Surtout, rare trésor au Mexique, il a déniché une minuscule bouteille d’huile d’olive, sans doute un échantillon de commis-voyageur oublié dans une arrière-boutique. Mes petites boîtes d’épices apportées de Californie sont bien alignéees sur l’étagère de la cuisine comme pour un grand chef de la télé.

 
Je mange un bout de pain avec un Nescafé pour me revigorer et me mets tout de suite au travail. Il s’agit d’écailler et de vider des dizaines de poissons de toute formes et de toutes tailles. En plus, il faut immédiatement déboyauter les langoustes pour éviter que leur chair ne devienne amère. (On introduit l’une de leurs antennes épineuses dans l’orifice du bas, on accroche et on tire en imprimant à l’outil improvisée une demi-rotation. Ça vient tout seul.) Le Parisien essaie bien de me donner un coup de mais mais il est vite évident qu’il n’a jamais écaillé un poisson de sa vie. Il vient du Marais, c’est vrai, un quartier où, malgré son nom, les poissons vifs doivent être rares. Je ne demande même pas aux invités hippies de m’aider car leurs mains n’inspirent pas confiance; je veux pas risquer d’attraper une maladie plus ou moins honteuse. (Toutes les maladies qui vous obligent à passer un moment plus de dix fois par jour assis ou accroupi au dessus d’un trou sont honteuses par définition.)

 
Une heure plus tard, les poissons écaillés, vidés et tronçonnés rejoignent les oignons frits. J’y ajoute un litre de médiocre vin blanc mexicain achetée au tout début mon séjour, à tout hasard. Je sale, j’assaisonne avec plusieurs épices y compris du turméric, le faux safran indien, je jette dans la marmite des plantes arômatisantes pour faire encore mieux, je goûte, j’ajuste les épices, je couvre. Je vais prendre une douche en laissant le Parisien de garde devant le fourneau, la cuillère en bois à la main pour touiller. Un grande fourchette pointue est aussi à sa portée pour décourager les impatients
La bourride cuit à petit feu pendant plusieurs heures. En effet il faut que toutes les arêtes, même les plus grosses soient bien ramollies pour ne pas poser de danger aux soupeurs. La vraie bourride, la bourride authentique, n’est ni filtrée ni moulue. D’ailleurs, je n’ai ni passoire ni moulinette. D’ailleurs j’ai la flemme et je ne suis pas sûr que le Parisien possède la vigueur voulue pour éliminer même les grosses arêtes restantes. Au fur et a mesure que l’arôme du poisson et des épices se multiplie par dix et se répand dans le camping l’atmosphère de liesse devient de plus en plus palpable. Il y a même de la bière fraîche car l’un des hippies s’est fendu de deux seaux de glace. Il a dû vendre un petit sachet d’oro del monte à des touristes cossus de l’hôtel-palace qui s’élève à l’autre bout de l’ile, le bout bien famé.

 
Moi, je suis très content, d’abord parceque j’aime bien la bourride; en plus, comme je l’ai avoué, le rôle vaguement christique de nourrisseurs des multitudes me convient tout à fait. Le Parisien, lui, est encore plus heureux. Cela doit faire des jours (ou des semaine) que son organisme réclame à hauts cris des protéines. Et puis, les hippies ont bien repéré l’office mineur mais pourtant important qui a été le sien dans cette affaire, et sa compétence tranquille. Ce personnage, encore falot hier, arriverait facilement à se faire élire quelquechose demain s’il y avait un scrutin au camping, même sans discours (car il est toujours monolingue, bien sûr, dans une langue inutile ici).

 
A la nuit tombante, le Parisien s’est arrangé pour trouver des morceaux de bougies qu’il a placés sur chaque table dans des sacs en papier ingénieusement alourdis par un kilo de sable chacun. L’obscurité cache les quelques bâtiments délabrés. On entend la brise dans les têtes de palmiers et le doux ressac à moins de dix mètres. La bière fraîche aidant, et aussi les tables à chandelles, avec l’ambiance de réjouissances et l’excellent effluve qui flotte depuis la cuisine toute proche, on pourrait se croire à l’autre bout de l’île, celui qui est bien fréquenté et qui coûte la peau des fesses.

 
Pourtant, pourtant, il y a quelquechose qui cloche. Plus tout le monde découvre des raisons de se sentir joyeux par anticipation, plus il est clair que l’entreprise, qu’il a inventée après tout, est en passe de devenir un franc succès, plus la mine du Parisien s’assombrit: Ma parole, ce con-là fait la gueule! C’etait son idée, d’accord mais j’ai travaillé comme une bête depuis le matin pour la mettre en oeuvre. Et puis c’est quand même moi qui ai eu la prévoyance de trimballer jusqu’ici avec moi les indispensables épices, la plupart inconnues au Mexique. Lui est arrivé de France les mains dans ses poches trouées.

 

Sans mon talent et sans mon industrie, il serait en train de mâchotter dans son coin un bout de tortilla de maïs d’hier soir, après tout.
Il est plus de sept heures. Les convives ont attendu assez longtemps. Je me rends à la cuisine chercher la louche pour servir. Je soulève le couvercle de la marmite. Ma bourride est aussi belle qu’elle sent bon. La surface en est presque crèmeuse et d’une belle couleur jaune-rouge, des morceaux de langouste dans leur carapace écarlate y flottent avec allègresse. J’y jette un poignée de persil séché pour faire du vert. Au moment où je me retourne, le Parisien me saisit par les deux bras à la fois. Ses yeux sont chargée d’anxieté ou d’angoisse, je ne suis pas certain laquelle. D’une voie tremblante d’émotion, il me demande:

 

Tu ne vas quand même pas servir une bourride sans croûtons?

 

Il reste deux cuillerées d’huile d’olive et une gousse d’ail. La boulangerie restera ouverte pendant encore un quart d’heure. Je serre le Parisien sur mon coeur; je lui glisse dix pesos et je l’y envoie au pas de courses acheter du pain rassis. On a eu chaud!

 

Pour une fois, je suis content qu’on se mêle des mes affaires, qu’on me corrige. Ah, la fierté d’être français!

 

Cette histoire existe en Anglais depuis longtemps. Je viens de la ré-écrire en Français afin de l’inclure dans un recueil d’écrits en Français à paraître bientôt sous forme électronique avec le titre: “Les pumas de grande-banlieue.” (Une histoire du même titre a déjà paru sur ce blog.)

 

About Jacques Delacroix

I write short stories, current events comments, and sociopolitical essays, mostly in English, some in French. There are other people with the same first name and same last name on the Internet. I am the one who put up on Amazon in 2014: "I Used to Be French: an Immature Autobiography" and also: "Les pumas de grande-banlieue." To my knowledge, I am the only Jacques Delacroix with American and English scholarly publications. In a previous life, I was a teacher and a scholar in Organizational Theory and in the Sociology of Economic Development. (Go ahead, Google me!) I live in the People’s Green Socialist Republic of Santa Cruz, California.
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5 Responses to La fierté d’être français

  1. Helene Hagan says:

    Histoire tres bien racontee. Vous avez le don de raconter … Question: je connais la bouillabaisse, l
    anguillade catalane mais la bourride est un plat de quelle region?

  2. Aujourd’hui, c’est plutot l’Atlantique. Merci du compliment. Cela fais plaisir. Faites circuler svp car ce blog deperit.

  3. Tige d'airain says:

    cà pourrait être le début d’un livre d’aventures avec un zeste d’Hemingway (“Le jeune homme et la mer ” ou quelque chose comme çà), un livre qui commencerait par une bourride sur la côte caraïbe du Mexique et qui se terminerait pendant la révolution cubaine.

  4. La revolutio cubaine etait deja passee. Par contre , j’ai une autre historie publiee dans Liberty qui se passe sur la meme ile et ou figurent des refugies cubains que j’avais guide jusqu’au petit port local.

  5. Tige d'airain says:

    Parfait, on attend cette histoire cubaine pour la Saison 2

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