Tante Marcelle et le péché

La femme que tous les enfants appellaient “Tante Marcelle” était de toutes les fêtes dans la famille modeste où j’ai grandi et on ne la voyait pratiquement jamais en d’autres occasions. Dans mes souvenirs, depuis ma petite enfance jusqu’à ce que j’ai vingt-cinq ans ou plus, elle ne change jamais d’apparence. C’est une femme plutôt courte sur pattes et plutôt ronde mais pas vraiment lourde. Elle a des cheveux marrons-roux toujours impeccablement coiffés. Elle est toujours tirée à quatre épingles et on ne l’imagine pas autrement qu’en talons hauts. Comme elle craint les courants d’air, elle porte souvent un foulard de soie autour du cou, un foulard de vraie soie. Elle sent bon. (Il y a une bonne raison pour cela; voir ci-dessous.)

On se moquait toujours d’elle quand elle arrivait car elle était toujours en retard. Elle donnait toujours la même excuse: Sa rame de métro avait été retenue, immobilisée au terminus circulaire (ou en boucle) qui précédait la station où elle décidait de descendre. A chaque fois, quelqu’un lui faisait remarquer qu’elle pourrait for bien descendre à une station précédant le terminus en question, cause de tous ses retards. A chaque fois, elle répondait vertement et sur le ton de l’indignation qu’elle ne pouvait quand même pas deviner qu’il y aurait un délai au terminus circulaire justement ce jour-là. Moi-même, je suis presque sur qu’elle portait toujours des chaussures pointues trop étroites qui lui rendaient pénible même la centaine de mètres de marche supplémentaire qu’aurait impliqué une sortie du métro à la station recommendée par les donneurs de conseil.

En fin de compte, on s’embrassait à la ronde et tout était pardonné car le rôti n’avait pas brûlé parce-que l’hôtesse, ma mère, n’était pas elle-même un modèle de ponctualité. Et d’ailleurs, un apéro de plus ne pouvait guère faire de mal dans un milieu où on était habituellement très sobre. Pour autant, passées les conditions émotionellement éprouvantes (pour elle) de son arrivée, la Tante Marcelle était gracieuse, souvent joviale, facile à aimer. De plus, et je sais que je me répète, elle sentait bon.

Mon retour en arrière mental me fait penser qu’elle était la seule femme de mon entourage à porter du vrai parfum de marque. Les autres, y compris ma mère mais aussi des femmes plus prospères qu’elle, se contentaient d’une simple eau de toilette à la senteur plus ou moins fugitive. D’ailleurs, la tante distribuait toujours en cadeaux des savonnettes de luxe et de minuscules bouteilles de parfum, peut-être des échantillons. (Voir ci-dessous.)

La Tante Marcelle n’était en fait la tante de personne. On la présentait vaguement aux rares étrangers fréquentant notre famille à l’occasion des fêtes comme la cousine de notre grand-mère maternelle. Comme Tante Marcelle portait le même nom que la grand-mère et comme celle-ci était veuve, il est à peu près sur que c’était une cousine par alliance. Je veux dire qu’elle était sans doute la cousine naturelle de mon grand-père, le mari – Maurice A. – de la grand-mère, disparu dans l’hécatombe de la guerre de 1914-18. Ce détail importe pour le reste de l’histoire. De plus la grand-mère et la Tante Marcelle semblaient avoir en commun quelques souvenirs d’enfance, ou de jeunesse, du Massif Central où elles avaient peut-être grandi l’une et l’autre.

La Tante Marcelle, était célibataire et elle travaillait. Elle était “Secrétaire de direction” dans l’un des grands magasins de luxe (“department stores” en Anglais) parisiens aujourd’hui disparus, je crois. Je n’ai jamais su de quel directeur elle était secrétaire, sûrement pas du grand patron du magasin car elle l’aurait dit à ma mère qui l’aurait répèté à tout-va. En tous cas, elle a pris sa retraite à l’âge normal. C’est un fait qui me la rend chère malgré le manque de lien de parenté entre nous. Elle avait son quant-à-soi, malgré tout! “Malgré tout”, car la Tante Marcelle avait un “ami”. Autrement dit, c’était une femme plus ou moins entretenue, par un gradé du même magasin, peut-être son propre patron.

L’ami était marié, bien sûr ce qui explique la fidèle ( si je puis dire) présence de la tante à toutes les réunions de famille. La décence commune exigeait en effet que les homme mariés passent les Fêtes en famille, abandonant ainsi leurs maîtresses attitrées aux pires moments, sur le plan sentimental. Elle habitait dans un quartier cher du centre de Paris. Je ne suis allé chez elle qu’une seule fois. Son logement n’était qu’une pièce minuscule avec une seule fenêtre (ou peut-être, sans fenêtre du tout, selon ma jeune soeur) et empêtrée de toutes sortes de tentures. (J’évoque brièvement ce logement à la fin de mon livre de 2014 en Anglais: “I Used to Be French: an Immature Autobiography”.) Il y a avait une minuscule cuisinette en penderie avec trois casseroles et une cafetière, et, à côté, ce que les Français appelaient alors (appellent toujours?) un”W.C.” Elle ne possèdait ni salle de bains ni même une douche bricolée sur l’évier comme c’était souvent le cas dans la France des années cinquante.

La thèse de l’ami marié s’est trouvée définitivement établie dans mon esprit le jour où la Tante Marcelle a exprimé à haute voix sa reconnaissance à ses enfants adultes après le décès du protecteur. “Ils ont été chics” a-t’elle déclaré. C’est à dire qu’ils avaient continué à payer son loyer, sans doute. Auparavant, selon les souvenirs d’une de mes soeurs qui ont ravivés les miens, elle avait suivi en garnison au Maroc un officier par ailleur marié, lui aussi.

Au dessert, presqu’ à chaque fois, il se trouvait quelqu’un, en général une femme, pour inciter le companion de ma marraine,- elle aussi de toutes les fêtes – à chatouiller “les bourrelets” de la Tante Marcelle. La lutte au presque corps-à-corps, accompagnée de fous-rires, se terminait assez souvent sur le parquet. Avec le recul, il me semble qu’il s’agissait d’une sorte de viol symbolique, rituel dont la fonction ne m’est toujours pas évidente, cependant. Peut-être que sa fonction était de ré-affirmer le statut de célibataire de l’une et de l’autre. En effet, tout le monde comprenait bien – y compris les enfants – que les tâtement de bourrelets constituaient une sorte de préliminaire aux relations charnelles sérieuse et donc, éventuellement, au mariage.

Il m’est pourtant impossible de croire qu’aucun des adultes présents ignorait que ni la Tante Marcelle ni son assaillant n’étaient libres. On savait au moins sûrement que G…, qui accompagnait ma marraine partout et qui prenait ses repas chez elle, était plus pour elle qu’un chevalier-servant. (Je discute de cette intéressante et hétérodoxe liaison pleine de dignité dans mon livre: “I Used to Be French…”) Peut-être la mise en scène était-elle destinée à faire croire aux enfants que tous les adultes étaient soit mariés soit célibataires.  C’était loin d’être le cas.

La situation casi-polygame de la tante n’était pas rare en France à cette époque. En 1948, trente ans après la fin de la Grande Guerre, les effets du massacre continuaient à se perpétuer dans la société française, comme une chèvre faisant lentement son chemin à l’intérieur d’un boa constrictor. La France avait perdu presqu’un million et demi de tués et autant de sévèrement mutilés, presque tous des homme jeunes, qui auraient eu la cinquantaine en 1948. Beaucoup de femme s’étaient adaptées à ce vide démographique comme elles le pouvaient. Une polygamie de fait s’était établie à tous les niveaux de la société française, je crois. D’ailleurs, ma propre grand-mère, la “cousine” de la Tante Marcelle, était de ce nombre presque toute sa vie adulte. (Je raconte aussi cette histoire dans mon livre en Anglais.)

J’ai grandit dans une sociéte plus hypocrite mais aussi plus civilisée que la société française d’aujourd’hui, il me semble. Trois des femmes que je connaissais le mieux vivaient dans le pêché mais on avait crée une conspiration vertueuse qui évitait à la fois le scandale et leur condamnation à une vie de solitude.

© Jacques Delacroix 2015

Si cette histoire vous a un peu plû, sachez qu’il y a d’autres dans mon nouveau recueil en Français. Il n’existe que sous forme électronique jusqu’à ce que les éditeurs parisiens se le disputent:

“Les pumas de grande-banlieue: histoires d’émigration.”

Sa couverture est a droite sur ce blog

En France:
http://www.amazon.fr/gp/product/B00NI2PCGO

Aux Etats-Unis:
http://www.amazon.com/dp/B00NI2PCGO

Il y a encore plus d’histoires dans mon livre plus long, en Anglais celui-la:

I Used to Be French: an Immature autobiography.

On trouve ce dernier aussi sur Amazon sous forme électronique aussi bien qu’en livre imprimé. J’envoie aussi le livre imprimé ( Etats-Unis seulement) sur simple commande a:

iused to be french@gmail.com

About Jacques Delacroix

I write short stories, current events comments, and sociopolitical essays, mostly in English, some in French. There are other people with the same first name and same last name on the Internet. I am the one who put up on Amazon in 2014: "I Used to Be French: an Immature Autobiography" and also: "Les pumas de grande-banlieue." To my knowledge, I am the only Jacques Delacroix with American and English scholarly publications. In a previous life, I was a teacher and a scholar in Organizational Theory and in the Sociology of Economic Development. (Go ahead, Google me!) I live in the People’s Green Socialist Republic of Santa Cruz, California.
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